Je le sais, la question vous tourmente, vous taraude, vous turlupine, vous gâche même, parfois, mais si, la balade au rayon Tulle-et-clous d'un grand magasin, pourtant si agréable par ailleurs, avec ses foules compactes d'adolescentes surexcitées («Oah vazzzzzyheu prenleu, sa race, il est trobo le petchi top.à paillettes »), son fond musical RnB qui colle aux oreilles comme un vieux reste de barbe-à-papa et son parfum d'ambiance unique, pied-moquette-déo à la fraise.
Prenons un exemple concret : vous venez d'opter pour une minijupette en skaï mauve fluo (oui, même vous, Monsieur). Il faut à présent aller l'essayer.
Première épreuve : la file d'attente devant les cabines. Dix-huit mètres au jugé, soit une bonne demi-heure à poireauter entre une grande blonde dédaigneuse et un bruyant troupeau de gamines (voir plus haut). Ne pas se décourager. Ignorer les regards inquiets qui vont de vous à la jupe, et de la jupe à vous.
Deuxième épreuve : le passage du Vendeur. Posté devant les cabines tel un horse guard devant Buckingham, ou un grizzli devant sa grotte, il Attend. Le torse moulé dans un T.shirt savamment trop petit et les cheveux enduits de gel, il vous tend d'une main molle la plaque de plastique avec un numéro dessus. « Un seul article ? » qu'il dit, en détaillant d'un oeil circonspect la jupe qui se froisse entre vos doigts moites et crispés. Traduction : « tu vas quand même pas essayer d'enfiler ça ma pauvre fille ? J'ai justement des ponchos XXL ultra couvrants invendus de l'année dernière qui pourraient tellement mieux épouser tes formes ». Là encore, ne pas paniquer. Ne pas fournir d'explications détaillées sur le choix du vêtement, genre « heu oui, c'est pour une amie, mais elle a pas pu venir aujourd'hui, sa mère est malade, son chien a de l'eczéma... ». Non. Serrer les dents et avancer jusqu'à la cabine la plus proche. Le plus dur reste à faire.
Troisième épreuve : l'essayage. Il existe plusieurs sortes de cabines. Les pires, celle avec le rideau qui ne ferme pas jusqu'au bout, ou ne descend pas jusqu'au sol, laissant entrevoir chaussettes trouées et mollets velus, sont à affronter avec courage. De même que celles qui ne contiennent pas de miroir. Car, après un moment de lutte silencieuse et intense impliquant un cintre agressif et une fermeture éclair gréviste, il vous faudra sortir et exhiber la jupe en public. Argh. Vous voilà pieds nus, sous les néons blafards, à essayer de vous entrapercevoir derrière une rangée de concurrentes qui squattent la glace commune. Quand tout à coup elles s'écartent, vous ouvrant l'accès à votre image, c'est le choc : ça ne vous va pas si mal. A condition de rentrer le ventre, de rester sur la pointe des pieds pour simuler des talons, de vous déhancher légèrement vers la droite pour compenser une vague asymétrie et d'afficher la moue décontractée de celle qui a tellement l'habitude de ces petites jupes là. Et peu importe si votre voisine de miroir se demande si vous êtes épileptique, déficiente ou nostalgique du Disco. Cette jupe sera vôtre, c'est décidé. Même si elle ne sortira jamais de votre placard.
Encore une victoire de l'esprit sur la matière !